Petite documentation sur l'Inde, le KRRS et la caravane

(février 1999)

La situation de l'agriculture (et de toute la société) se détériore très rapidement à cause du processus de la mondialisation de l'économie.
Une vague de suicide de petits paysans eut lieu l'année dernière, à cause de l'impossibilité d'avoir une agriculture compétitive sur le marché mondial et de l'endettement personnel. Actuellement, ceci semble se réduire, mais il y a de fortes chances pour que les suicides recommencent à la prochaine récolte. Le désespoir est actuellement un facteur de l'augmentation de la violence et de la tension dans les zones rurales. A Haryana, 23 paysans ont été tués par la police au mois d'octobre, et 5 ont été tués dans l'état de Karnataka, le 20 novembre.
Dans le cas de Karnataka, les paysans protestaient contre la chute du cours des cacahouètes qu'ils produisent, à cause de la libéralisation de l'importation d'huiles végétales qui peuvent se substituer a l'huile d'arachide ( comme l'huile de palme). L'accord sur l'agriculture au sein de l'OMC est à l'origine de ces problèmes, qui bien évidemment touchent aussi les villes. La libéralisation de l'exportation des oignons, a engendré une pénurie dans l'approvisionnement, et aussi une augmentation du prix ( le kilo est passé de 10 à 100 roupies en quelques semaines...). L'oignon est un aliment de base pour les indiens, spécialement pour les pauvres.
 

Naissance, organisation et philosophie du KRRS

Le mouvement de fermiers qui donne naissance au KRRS en 1980 a été initié par 5 personnes en 1965. Il n'y a pas de registre central des membres du KRRS (ce serait impossible, sinon avec une bureaucratie énorme.), mais si on se base sur le nombre d'unités de village, le KRRS représente autour de 10 millions de membres. Karnataka a environ 50 millions d'habitants en tout, dont environ 10 millions vivent à Bangalore et dans d'autres grandes villes (Mysore, Hubli, etc...) où le KRRS n'est pas actif.
Le KRRS n'est absolument pas un mouvement corporatiste. Derrière son travail spécifique sur les paysans, le but est un changement total de la société à tous les niveaux.
Un autre élément important est le concept de la REPUBLIQUE DE VILLAGES qui signifie que l'autonomie et la liberté du village devraient être basées sur l'autonomie et la liberté de ses différents membres. Ce modèle est appliqué dans l'organisation du mouvement.
L'unité d'organisation est le village, c'est le seul niveau où existent les membres. Le village décide de ses propres formes d'organisation, de finances, tout comme leurs programme et actions.
Au-dessus du village, il y a différents niveaux d'organisation: les niveaux du Taluk, du District et de l'Etat. Seules les décisions qui affectent plus d'un village, mais pas plus d'un Taluk, sont prises au niveau du Taluk. L'instance de prise de décision au niveau de l'Etat est le Comité Exécutif de l'Etat, qui consiste en 400 délégués de tous les districts. (Le KRRS est présent dans 17 districts sur 19 que compte l'état de Karnataka).

Le KRRS a des programmes défiant les structures du patriarcat. Les femmes ont leurs propres structures, mobilisations et programmes dans le KRRS, organisant leurs propres rallies, présentant leurs propres revendications.
Le KRRS, (hommes et femmes ensemble) ont participé à des actions contre la cérémonie de célébration de miss Univers en Inde. Il y a également longtemps qu'il a demandé et mobilisé pour avoir un pourcentage minimum de siège réservés pour les femmes au Parlement. Comme résultat de cette campagne (qui a été soutenue par d'autres organisations, plus petites), le Panchayets de Karnataka a été la première entité d'Inde (et peut-être du monde) a imposer 33% de sièges et bureaux réservés aux femmes.

Depuis le début, le mouvement a appelé à des changements culturels. Il a toujours dénoncé le système de caste, et défend son élimination comme une étape nécessaire à la justice sociale en Inde.
C'est pour cette raison que le KRRS est l'une des cibles principales du BJP( le parti fondamentaliste indien au pouvoir avec une coalition de 31 autres partis).
Le KRRS a toujours intégré un aspect écologique dans ses revendications, de manière complètement naturelle, du fait que le mode de vie qu'il défend est un joli exemple de ce que quelques "experts" appellent le "développement durable".
Ils ont même pris part à des actions directes (toujours non-violentes) contre les plantations d'eucalyptus, la construction de routes, les mines, etc...

Pour le KRRS, il n'y a aucune division entre la résistance et les alternatives, vu que l'une sans l'autre n'est pas viables. Ils rejettent l'agriculture chimique et biotechnologique, ce qui implique nécessairement une agriculture traditionnelle.

Un district dans le sud de Karnataka est en train de construire un centre mondial pour le développement durable, qui inclut le développement et la conservation in-situ des variétés traditionelles de graines et de semences, un centre pour les technologies traditionnelles, et un centre pour la médecine traditionnelle, ainsi qu'une "école verte".
Le fait que les technologies et le savoir traditionels jouent un rôle majeur dans les alternatives proposées par le KRRS ne signifie pas qu'ils rejettent les nouvelles technologies. Par exemple, la barrière électrique de ce centre ( rendue nécessaire par la présence voulue des éléphants sauvages), sera alimentée par de l'énergie solaire.
Les critères d'acceptation d'une technologie par le KRRS ne sont pas imposés par le caractère traditionnel ou moderne de cette technologie. Le choix est lié à la possibilité d'utilisation par les personnes qui vont s'en servir et au fait de voir si cette technologie repose plus sur le travail humain que sur le capital.

En terme de cohérence entre ses analyses et sa pratique, le KRRS est un mouvement inspiré par la philosophie de Ghandi. Ceci signifie que le but final de son travail est l'élaboration de la "république de village", une forme sociale, politique et économique d'organisation basée sur la démocratie directe, l'autonomie économique et politique, sur l'autosuffisance, sur la participation de tous les membres de la communauté dans la prise de décision sur les affaires communes et sur la création de mécanismes de représentation qui assurent un processus de consultation pour les affaires touchant plusieurs communautés.

Actions menées par le KRRS

Une composante importante du travail du KRRS est d'amener les problèmes globaux au niveau local. Le KRRS s'est opposé depuis le début à la "révolution verte", et se mobilise maintenant contre la biotechnologie, de même qu'il s'oppose aux insitutions économiques mondiales ( c'est sans doute le premier mouvement au monde a avoir organisé de massives manifestations - jusqu'à 500'000 personnes - contre le GATT), et aux multinationales présentes dans le Karnataka. Ils ont organisé des actions directes contre Cargill, PepsiCo( concrètement contre Kentucky Fried Chicken qui en est une branche), et ils préparent un grand nombre d'actions contre Monsanto. Ils ont aussi créé une prise de conscience sur la mondialisation et son processus, au Karnataka et ailleurs dans le pays, attaquant sur des thèmes qui ne sont pas faciles à rendre compréhensibles, comme le systeme du commerce multilatéral, les droits de propriétés intellectuelle, etc... A côté de ce travail, le KRRS est aussi impliqué dans le processus de création de réseaux au niveau national et international. Il a joué un rôle majeur dans la création d'un réseau national qui a donné naissance au BKU( Union des Fermiers Indiens), ou au JAFIP( Forum pour une Action Commune des Indiens contre l'OMC, qui inclut des mouvements représentant des fermiers et d'autres secteurs de la société comme des ouvriers, des groupes de femmes, etc...). Il a aussi été à l'initiative du processus de l'AMP.

A propos de la diversité et l'originialité de leurs formes d'actions: le KRRS repose sur la désobéissance civile pacifique et l'action directe. Ils ont organisé différentes actions conduisant à l'arrestation de 37 000 personnes en un jour! (cette action prenait place dans une période d'intense mobilisation ou les activistes provoquaient des arrestations massives chaque jour).
Dans un autre ordre d'idée: 1000 activistes occupant le bureau de Cargill a Bangalore ( ils ont jeté tout l'équipement par les fenêtres et en ont fait un grand feu de joie), le démantèlement physique, avec des barres de fer, d'une unité de graines que Cargill construisait au Karnataka, ou encore l'occupation d'un Kentucky Fried Chicken, ou encore une fois tout le matériel a été détruit.
Le KRRS a également obtenu une belle victoire avec une action très originale : ils ont mobilisé, devant le siège du gouvernement du Karnataka, une grande concentration de personnes venant de tout l'état, et ont passé la journée entière à rire du gouvernement et de sa politique. Le gouvernement a été remplacé le semaine suivante...
Même si le KRRS est basé sur la conviction qu'un changement réel de la société ne peut venir que du bas, ils ont décidé de participer aux élections depuis 1987. Cette décision a été prise après avoir constaté que nombre de politiques gouvernementales, qui touchaient de manière dramatique les fermiers, ne changeaient pas du tout, cela malgré de fortes et répétées actions massives de désobéissance civile. Leur présence dans la législature leur procure un outil de plus pour de réels changements politiques.
Mais la participation aux élections est sujette à un nombre de conditions dans le KRRS. En Inde, tous les candidats doivent payer une caution (pour enregistrer leur candidature), qu'il ne récupèrent que s'ils gagnent l'élection. Les candidats du KRRS n'ont pas le droit de payer cette caution individuellement, le paiement doit venir de leur circonscription locale. Cela assure que la décision de se présenter ou non, et de qui se présente, est contrôlée par la circonscription.

A propos de la caravane

Le mouvement qui enverra des participants représentatifs pour la caravane est la branche du BKU (Union des Paysans Indiens) au niveau des états du Punjab, Haryana, Rajasthan, Gujarat, Uttar Pradesh, Maharastra, Madhya Pradesh, Bihar, Andhra Pradesh, et évidemment Karnataka. Il y aura environ 170 personnes du Karnataka (sélectionées directement par les unités de districts du KRRS, plus un groupe spécial de personne comme des médecins, dentistes, gynécologues, etc...), et environ 330 personnes d'autres états. Cependant, le nombre de personnes désirant venir est plus important que prévu, (spécialement pour le KRRS), et ce nombre ne cesse d'augmenter. Les formulaires qui ont été renvoyés sont très sérieux, vu que les participants envoient une partie du coût de leur voyage, (500 roupies, environ 120 dollars) avec le formulaire d'inscription. La majorité sont des petits paysans, et ils se sont procuré l'argent par une combinaison de leurs propres économies et de contributions d'autres membres de leurs districts.

Un effort est fait actuellement pour inclure des représentants d'autres mouvements de masse à côté des paysans (comme des groupe de femmes, des mouvement tribaux, des pêcheurs, etc...), à condition qu'ils puissent adhérer aux principes du Manifeste de l'AMP.

Links:
MNC Masala: about Indian Economy and multinational corporations (by Corpwatch)